Les plaisirs de l’hiver à Rimouski

 L’hiver dans ce temps là était pour nous les enfants, la saison des belles glissades sur la neige. On glissait souvent pendant les journées de congé mais ce que je préférais par dessus tout, c’était d’aller glisser par les beaux soirs de pleine lune. Quand tombait la première neige, nous étions envahis d’une joie indescriptible car pour les enfants la première neige est un éblouissement de bonheur. Quand les premiers flocons de neige blanchissaient graduellement les cours, les chemins et les champs, une joie merveilleuse nous envahissait et c’était transportés de bonheur que nous sortions nos traîneaux.

 Je me souviens que mes frères Lucien, Clément et moi, allions glisser sur les plus belles pentes de la ville. Elles étaient situées derrière chez nous au sud de la rue Tessier. On les appelait les fesses à Marie à cause de leur forme et parce qu’elles étaient sur un terrain qui appartenait à une certaine Marie Banville. La première fois que j’y aie glissé, je devais avoir quatre ou cinq ans. Je m’en souviens comme si c’était hier. Parfois lors de beaux samedis ensoleillés, c’était noir de monde, des enfants et aussi des adultes qui venaient de presque toute la ville. On glissait toute la journée ne rentrant dans la maison qu’occasionnellement  pour dîner ou se réchauffer car on avait souvent les pieds gelés. Dans ce temps là, les enfants portaient des petites bottines en caoutchouc appelées des rubbers. Ces chaussures n’étaient pas chaudes du tout et par temps de grand froid, le caoutchouc devenait aussi dur que du bois. Leur avantage était d’être très bon marché. Lorsque on rentrait dans la maison, on enlevait nos rubbers et se réchauffait les pieds près du poêle. Après le dîner, on repartait avec joie pour aller glisser jusqu’à la brunante. Nous passions des journées entières dehors à nous emplir les poumons de bon air pur car il y avait très peu de pollution à cette époque. Ces glissades en traîneau sont demeurés pour moi des souvenirs inoubliables de mon enfance.

 Quand il faisait beau, nous glissions aussi les soirs de pleine lune et il y avait autant de monde que le samedi. Malgré mon jeune âge, j’appréciais beaucoup glisser le soir par un beau clair de lune. Un lundi le 2 mars 1942, il faisait une magnifique soirée et la lune était dans son plein et on pouvait voir comme en plein jour. Nous glissions joyeusement mes frères Lucien, Clément et moi depuis déjà un certain temps, lorsque tout à coup le disque de la lune commença à s’obscurcir pour devenir graduellement d’un rouge noirâtre très foncé et il se mit à faire très noir. Nous avons alors eu très peur et nous sommes retournés précipitamment à la maison. En arrivant chez nous maman nous a appris que c’était une éclipse totale de la lune. Dans ce temps là, quand il y avait un événement naturel inhabituel, les gens pensaient que c’était une punition  du bon Dieu. Maman nous a dit que cette éclipse avait été probablement envoyée parce que nous étions trop malcommodes. Cela nous a fait encore plus peur. Pour maman, une éclipse de lune était le commencement de la fin du monde. Nous avons eu tellement peur que le lendemain soir nous ne sommes pas allés glisser malgré qu’il faisait un temps magnifique et que la lune était splendide. Nous sommes restés bien tranquilles à la maison.

Ce qui me fascinait aussi beaucoup l’automne vers le milieu de novembre, était de voir geler la rivière Rimouski. Des fois, il y avait un patineur solitaire qui patinait sur cette grande surface glacée en face de chez nous. Une fois un dimanche matin, je le regardais patiner, j’étais fasciné de le voir aller et d’entendre le bruit de ses patins sur la glace dans la tranquillité du matin. Des fois il s’éloignait assez loin sur la rivière et j’avais peur que la glace défonce. C’était un dénommé Turcotte. C’était un merveilleux patineur et il pouvait passer l’avant-midi complet à patiner ainsi. Ce patineur solitaire est resté pour moi un souvenir fascinant et féerique même s’il y a presque 60 ans de cela.