Au temps de notre enfance, à la campagne

Qu'il était beau le temps où l'on vivait au rythme des saisons! Tout était tranquille et la vie se déroulait lentement. On n'entendait pas parler de chomage, il y avait du travail pour tous ceux qui voulaient travailler. Pas de taxes ni de compte d'électricité à payer, et aucune peur d'en manquer pendant les grands froids de l'hiver, car il n'y en avait pas dans notre rang.

J'aime aussi décrire la beauté de mon petit village de St-Marcellin vers 1945. Je veux parler ici d'une beauté qui existait en ce temps là, d'une nature extrêmement attirante par l'atmosphère qui l'enveloppait.  St-Marcellin est situé sur un plateau entouré de montagnes où pointent les épinettes et les bouleaux, où méditent les sapins à coté des érables touffus. À une courte distance au sud du coteau où se juche le village, un lac sommeille. En haut de ce plateau, on se croyait pas loin du ciel parce qu'à cette élévation, qu'importe la direction où le regard se pose, une poésie intense se dégage de la campagne environnante. Les lignes brisées des collines se confondent aux ravins et aux vallons où dorment les lacs.

Je ne sais rien de plus ravissant ni de plus éblouissant pour les yeux et pour le coeur qu'un lever de pleine lune en plein hiver sur ce pays de montagnes et de rêves. C'est un spectacle qui provoque la sensation d'une joie parfaite incomparable. C'est un instant d'extase où le neige apparaît nettement bleue. Puis avec une douceur comparable à une musique lointaine, une lumière dorée glisse sur la neige dans les champs et sur les montagnes. La lune monte lentement, comme une eau au printemps, se répandant sur les collines au pied des montagnes, révélant  peu à peu les érables à l'écorce de verre et les sapins frangés de glace scintillant dans cette clarté. La neige devient soudainement toute rose pour reprendre peu à peu une teinte bleuâtre et soumise dès que la lune surgit dans toute sa puissance, dominant la terre et les hommes. Le déroulement d'un pareil spectacle s'étend sur environ 15 à 20 minutes. Je me demande s'il en est d'autres sur terre susceptibles de procurer une ivresse et un ravissement aussi intenses?

Comme elles sont nombreuses les personnes qui arrivent à la vieillesse et qui n'ont vu la lune se lever derrière les sapins que deux ou trois fois. J'en connais même qui mourront sans jamais avoir connu un des plus beaux spectacles créés par Dieu. Ces individus ne savent même pas s'émerveiller devant un une belle fleur ou un beau livre ou en entendant une belle pièce musicale. Pour ma part durant mon enfance, pendant ces années si heureuses et si parfaites remplies de joies auditives et visuelles, je n'ai jamais manqué de jouir des attraits toujours changeants et saisissants que m'offrait la nature. En hiver, par les beaux soirs de pleine lune, il fallait que je sorte de la maison pour évacuer le trop plein d'émotions intenses que je ressentais quand je regardais dehors. Ces soirs là après le souper, alors que la lune éclairait la campagne comme en plein jour, je m'habillais chaudement et je montais au village. Je marchais sur la route déserte seul et libre, seul avec la nuit immense de paix et de fraîcheur. Je vivais dans les bruits de moi-même ces moments inoubliables, rentrant une ou deux heures plus tard. La pleine lune m'a toujours fortement affecté. Je ressens alors des émotions inhabituelles. Je me demande alors qu'est-ce qu'il m'arrive jusqu'à ce que je réalise que c'est la pleine lune.

Dans le temps de notre enfance, on respirait l'air pur de nos campagnes, on mangeait de la nourriture naturelle provenant de la ferme sans additifs chimiques. On vivait dans la nature, on se levait de bonne heure. On avait pas d'argent mais on était riche de ce que la nature nous donnait tels que les fruits et les légumes de notre jardin et les petits fruits des champs. Comme brevage, on buvait de l'eau de source, et à chaque saison, la nature nous montrait de fabuleux paysages qui nous faisaient vivre des joies intenses et profondes.

Dans les années 40, vers la fin d'août, nous découpions notre bois de chauffage avec un banc de scie et un engin à vapeur qui appartenaient à mon oncle Henri. Quand on avait terminé, cela donnait un immense tas de bois qui sentait merveilleusement bon. Des belles bûches d'érable, de bouleau et de merisier! Il fallait fendre les grosses bûches et corder le bois près de la maison pour le faire sécher.  La vue de ces longues cordes de bois alignées près de la maison, nous donnait un sentiment de sécurité en nous assurant de passer les grands froids de l'hiver au chaud. Avec la cave pleine de patate, un quart de lard salé, des viandes en conserve et les animaux dans l'étable, on pouvait sans crainte traverser les durs hivers de notre enfance. Vers le milieu de septembre, je me souviens qu'il fallait faucher les champs d'avoine à la petite faux.  C'était un travail d'homme très ardu qui était assez dur pour le dos et les bras. Au début de novembre, on calfeutrait les fenêtres avec de la poche de jute afin de conserver un maximum de chaleur dans la maison. Pendant les hivers de notre enfance c'était notre poêle qui nous fournissait cette bonne chaleur, c'était l'âme de la maison. Il était le témoin de toutes les confidences de la famille, de toutes les fêtes, les joies et les peines de la vie familiale. Le soir pendant les grands froids de l'hiver, après s'être couchés, on entendait son chant rassurant dans le silence de la nuit et on voyait les ombres qu'il faisait danser sur les murs. On se sentait en sécurité et on tombait paisiblement dans le sommeil profond de l'enfant.

Lorsqu'on vit à la campagne entouré de forêts, et qu'on entend le chant des ruisseaux et des oiseaux et d'autres bruits de la nature, on ne se sent jamais seul. Malgré la vie dure du temps de mes sept ans, dans le village il n'y avait que 30 maisons, les rues étaient en terre battue, les habitants devaient trimer dur pour vivre car on cultivait à peu près pas dans le village. Nous on vivait de la terre et de la forêt et c'était beau comparativement à la vie d'aujourd'hui.  Je regrette le bon vieux temps car aujourd'hui notre société ne permet plus à l'enfance le comportement insouciant et spontané qui la caractérisait autrefois. L'attitude permissive des parents ne reflète pas la tendresse et la compassion mais au contraire, elle contribue souvent à réduire à néant les joies simples de l'enfance. Plus nous refusons d'accepter l'enfant qui persiste en chacun de nous allant même jusqu'à nier son existence, plus nous refusons à  notre entourage la chance de vivre l'enfance véritable.